Auschwitz : après l’émotion, le « devoir d’histoire »

mercredi 25 novembre 2009
par  admin
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Devant l'un des fours crématoires d'Auschwitz, Jules Fainzang raconte la machine de mort nazie. En haut à droite, l'entrée d'Auschwitz et en bas les rails et « les portes de la mort » du camp d'extermination de

MÉMOIRE

Immanquablement, l’image fait tressaillir. Derrière une vitre, des milliers de cheveux emmêlés, des entrelacs gris dans lesquels on devine encore des tresses, des chignons. Dans un coin de la tête, une idée s’impose : ce sont des faux. Mais non. Depuis des années, ils ont été conservés dans l’une des pièces du musée d’Auschwitz et tombent peu à peu en poussière, comme autant de traces d’une histoire qui disparaît.

Et devant cette vitrine, un silence de plomb. Sur les visages des lycéens, on lit tour à tour l’effroi, l’incompréhension, le dégoût. En tout, ils sont 140, sélectionnés par leurs enseignants par tirage au sort, sur lettres de motivation ou même par entretien. 140 à passer une journée à Auschwitz-Birkenau en compagnie de quatre rescapés. À écouter des témoignages comme celui d’Yvette Levy qui raconte : « Dès que la porte du wagon s’est déverrouillée, il y a eu les hurlements, les chiens, un groupe d’hommes en pyjamas rayés. On se disait "c’est le bagne" ? On ne savait pas. On riait et on pleurait. » À voir le champ, comme un cimetière, de cheminées de pierre rouge sur la plaine de Birkenau, là où se trouvaient les 350 baraquements détruits pour leur bois après la guerre, sentir le froid de la nuit tomber et entendre les explications du guide, Waldek Nieckarz : « 7 000 SS sont passés dans le camp. 700 ont été jugés. 32 ont eu la peine de mort. » Une journée chargée en émotion. Trop ? Mercredi, les lycéens accusaient le coup, comme Papa Ibra Diouf, du lycée Branly de Boulogne, avouant : « Je ne m’attendais pas à ça. Et franchement, je n’ai pas les mots. » Tandis qu’une autre lycéenne tonnait : « Moi, j’aurais donné la peine de mort à tous les SS ! » Quelques jours après, l’émotion est un peu retombée. Et Leslie, élève au lycée Giraux-Sannier à Saint-Martin-Boulogne, qui n’avait pu retenir ses larmes mercredi, nous racontait hier : « Quand j’y repense, j’ai encore les larmes aux yeux mais je comprends mieux ce qu’il s’est passé. Au départ, je n’avais pas la même vision. Je ne réalisais pas qu’une idéologie seule pouvait faire autant de dégâts. J’en ai parlé vendredi en classe, ils ont compris mais je ne sais pas si ça fait le même effet. »

Une colère retombée
Et le défi pour les enseignants est bien de sortir de cette émotion, néanmoins indispensable pour eux : « Au départ, pour les accrocher, estime Céline Ghys, enseignante. Après, il faut s’en servir pour l’histoire. Là, ils reçoivent un choc, il ne faut pas les laisser comme ça. » Marie-Ange Rivière, inspectrice d’académie en histoire-géo, analyse : « Il faut dépasser le cadre de l’émotion pour faire comprendre comment cela a pu se passer, aller au-delà de l’hommage et du devoir de mémoire pour faire un devoir d’histoire. » En clair, tenter d’apaiser un héritage douloureux.

Tout au long de l’année, les lycéens vont donc continuer à travailler sur des projets (vidéos, blogs, expositions itinérantes) et transmettre à leurs camarades ce qu’ils ont vécu. Hier, Émeline confiait : « Ce qui m’a frappée mercredi, c’est la taille du camp. Ce week-end, j’ai relu des livres. J’ai eu de la colère mais elle est retombée. On ne peut plus en vouloir aux Allemands d’aujourd’hui. »


Les clés

  • 1. Le contexte.
    Tous les deux ans, le conseil régional du Nord - Pas-de-Calais finance et organise en partenariat avec le rectorat une visite à Auschwitz, en Pologne, pour une centaine de lycéens motivés et sélectionnés par leurs établissements. La semaine dernière, 140 jeunes de vingt lycées sont partis dans ce cadre.
  • 2. Le lieu.
    Auschwitz était un camp de concentration et Birkenau, situé à côté, un camp d’extermination, pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon les chiffres donnés par les guides, un million et 100 000 personnes y sont mortes. Ce qui représente environ 550 km si on mettait les corps allongés côte à côte. Pour certains historiens, il y a eu plus de 2 millions de morts.
  • 3. Le musée.
    Aujourd’hui, Auschwitz est devenu un lieu de mémoire : 240 guides y travaillent, accueillant plus d’un million de visiteurs par an, parmi lesquels 30 % de Polonais puis dans l’ordre décroissant, des visiteurs anglais, américains, allemands et israéliens.

Une spécificité de la région Une spécificité de la région

C’est le comité d’information des lycéens sur la Shoah, à Paris, qui monte tous les deux ans le voyage en partenariat avec le conseil régional et le rectorat. Cette structure, véritable lieu de mémoire, garde contact avec les rescapés dans l’objectif de sensibiliser les jeunes. Notre région est la seule à organiser des voyages de façon aussi récurrente. « Nous existons depuis presque vingt ans, explique Myriam Glikerman. Au début, nous organisions des voyages de Paris. Nous avons aussi fait ponctuellement la Bretagne, Toulouse, Strasbourg. Mais avec Lille, il y a eu une sorte d’alchimie, on a décidé de pérenniser le projet. » L’objectif du comité est de faire des jeunes des « passeurs de mémoire ». « Quasiment tout a été écrit sur la Shoah. Mais le fait de les mettre en contact avec des rescapés... il se passe quelque chose. Plus tard ils pourront dire, "J’ai visité avec un rescapé". Ils seront les témoins des témoins. »

mardi 24.11.2009, 05:03 - PAR RAPHAËLLE REMANDE



Jules Fainzang, rescapé, 32 mois dans les camps

Jules Fainzang dans l'une des pièces les plus émouvantes du musée, celle où sont entreposés près de deux tonnes de cheveux.
Il a une silhouette frêle, des cheveux blancs indisciplinés qui s’échappent de son béret et une démarche d’une grande élégance. ...

On le remarque au détour d’une phrase lorsqu’une enseignante vient lui demander dans l’air frais du matin d’une voix timide : « Mais dites-moi, l’orchestre jouait tous les matins ? » Et aussi irréel que cela puisse paraître, l’homme, qui n’a même pas l’air si vieux que ça, hoche la tête et décrit.

Jules Fainzang, 88 ans, est l’un des rares rescapés français de la Shoah qui continuent à témoigner à Auschwitz (ils ne seraient plus que sept ou huit, selon les guides du musée).

Un témoignage vécu comme un devoir malgré la douleur. Devant les lycéens, l’homme raconte les 32 mois de sa vie passés à vivre dans des camps. Avant la guerre, il vivait en Belgique et a été déporté en août 1942 : « Je viens souvent mais à chaque fois devant la vitrine des cheveux, je me sens vraiment très mal. Je dois me dominer pour ne pas exploser. Un jour, j’ai dit que les gens capables de faire ça étaient des monstres. Un enseignant est venu me voir et m’a dit : "Vous ne pouvez pas dire cela monsieur, ce n’étaient pas des monstres." J’étais interloqué. Il a continué : "Ce n’étaient pas des monstres, sinon on pourrait trouver une justification. Mais il n’y en a pas. C’étaient des êtres humains." »

Peu nombreux

Le témoignage vaut autant par le récit sur les conditions de vie que par celui de la vie d’après : « Cela me rend malade de revenir ici, confie Jules Fainzang. Mais c’est un devoir. Lorsque nous ne serons plus là, j’ai bien peur que ce ne soit plus pareil. On est si peu nombreux à raconter et à rectifier. Moi je surveille à chaque fois. » Tout au long de la journée, de plus en plus de lycéens osent aller s’entretenir avec Jules Fainzang. À la nuit tombée, une séance photo s’organise même.

Sur le chemin du retour, Jules Fainzang nous confie : « Avec les années, je vois que le nazisme a perdu. La jeunesse a plus soif de savoir que la jeunesse à la Libération. C’est la vie qui a gagné et ça m’aide à vivre. »

R. R.

Jules Fainzang a écrit son témoignage dans un livre, « Mémoire de déportation », paru en 2002 aux éditions l’Harmattan.



Sujet très sensible pour les enseignants

mardi 24.11.2009, 05:03 - La Voix du Nord

Céline Ghys et son groupe du lycée Lavezzari de Berck-sur-Mer ont travaillé sur l’histoire de deux Berckoises déportées. C’est une petite phrase lancée, l’air de rien, par un jeune à son copain au détour de la visite : « Imagine, si on leur criait "Vive la Palestine libre ?" » Une petite phrase alors que des dizaines de lycéens israéliens visitent le camp, ce mercredi-là, en même temps que les Nordistes. ...

Tous en T-shirts blancs floqués de l’étoile juive avec de grands drapeaux israéliens qu’ils agitent dans l’air, chantant comme en procession.
Remarque à la légère ? Comme une boutade dans une journée chargée en émotion ? Une remarque qui illustre en tout cas la difficulté à enseigner ce pan d’histoire, notamment dans la région. Rainier Bosak, professeur au lycée professionnel Auguste-Béhal à Lens, résume : « C’est très sensible, comme l’histoire des religions en seconde. Parce qu’il y a une forte communauté maghrébine. Les élèves parlent du conflit israélo-palestinien.

Pour qu’il n’y ait pas d’amalgames, il faut bien expliquer, bien définir les mots et les dates pour éviter les raccourcis. D’un autre côté, il y a une forte communauté polonaise pour qui c’est un héritage lourd à porter. Beaucoup de questions se posent : pourquoi avoir choisi la Pologne pour exterminer ?

 » La Shoah et la Seconde Guerre mondiale sont au programme de la classe de 1re en lycée général (et donc pas au programme du bac, ce que certains enseignants regrettent) et à celui de seconde professionnelle. Le devoir de mémoire est aussi abordé en éducation civique (ECJS).

Éviter les raccourcis

Et tous les professeurs d’histoire-géo le soulignent, le sujet requiert une attention toute particulière dans la région. « C’est la période qui marque le plus mais avec la jeune génération, le décalage est de plus en plus important. C’est pour cela qu’on parle de plus en plus du devoir de mémoire. Ce n’est pas évident de leur faire prendre conscience. Ou ils ont du mal à accepter », explique Cathie Vasseur, professeur d’histoire-géo à Giraux-Sannier à Saint-Martin-Boulogne. « Il faut savoir où on va et être très bien documenté. Car c’est le moyen de faire passer des messages », poursuit Céline Ghys, enseignante au lycée professionnel Lavezzari de Berck-sur-Mer. D’où l’importance de ce type de journée. Parce que, comme le souligne Rainier Bosak : « Les gamins ont plus confiance quand cela vient des élèves qui racontent ce qu’ils ont vu, que des profs. Pour cette histoire sensible, c’est important. »

R. R.

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